Prune Nourry au Petit Palais : dix-huit sculptrices oubliées retrouvent un visage

Le Blog Lifestyle 28 octobre 2026 0

Une artiste qui sculpte la mémoire

Prune Nourry est une sculptrice et artiste française dont le travail explore le corps, le genre et la transmission à travers des matériaux variés : céramique, bois, bronze, résine. Sa pratique mêle recherche biographique et questionnement de l’histoire de l’art, dans des projets qui refusent le cloisonnement entre esthétique et engagement. Ce refus traverse « Visionnaires », dont le titre dit l’essentiel de l’ambition : rendre leur regard à des femmes qui ont regardé, créé et sculpté avant nous, sans que leur nom soit retenu.

Le fait que Nourry choisisse le Petit Palais comme lieu d’exposition n’est pas accessoire. Ce musée municipal du 8e arrondissement, gratuit et souvent sous-estimé, abrite des collections permanentes qui couvrent précisément la période à laquelle appartiennent les sculptrices qu’elle portraiture. Le dialogue entre le passé exposé et le présent installé devient ainsi la matière même de l’exposition.

Dix-huit bustes pour dix-huit destins effacés

Le cœur de « Visionnaires » tient dans une série de dix-huit bustes monumentaux, chacun dédié à une sculptrice de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle. Ces femmes ont travaillé à une période charnière pour les arts plastiques, souvent dans l’entourage des grandes figures masculines de l’époque, sans bénéficier de la même reconnaissance ni du même espace dans les récits officiels de l’histoire de l’art. Prune Nourry leur redonne un visage, au sens propre : les bustes ne sont pas des représentations abstraites, mais des portraits singuliers, élaborés à partir de recherches biographiques et d’une volonté de restituer à chaque femme une présence physique dans l’espace muséal.

Le choix du buste n’est pas anodin. Cette forme, héritée de la statuaire romaine et réactivée à la grande époque de la sculpture académique, a longtemps servi à commémorer les hommes importants : les généraux, les présidents, les académiciens. En la retournant au profit de sculptrices ignorées, Nourry opère un geste symbolique fort. Elle utilise le code de la commémoration officielle pour réparer une injustice mémorielle. Et elle le fait dans un musée des beaux-arts, pas dans une galerie contemporaine ou un espace alternatif. Le lieu amplifie le sens du geste.

Un dialogue avec les collections permanentes

Ce qui rend « Visionnaires » particulièrement juste, c’est son inscription dans le contexte propre du Petit Palais. Les bustes contemporains entrent en conversation directe avec les œuvres historiques exposées dans les salles permanentes, créant un effet de miroir entre ce qui a été conservé, célébré et exposé, et ce qui a été laissé dans l’ombre.

Cette mise en regard n’est pas spectaculaire au sens scénographique du terme : elle est précise. L’exposition ne cherche pas à écraser les collections existantes, mais à les prolonger, à introduire un doute dans l’évidence de ce qui est montré. Pourquoi ces sculpteurs-là et pas ces sculptrices-ci ? La question, posée dans les salles mêmes du musée, ne reste pas abstraite. Elle prend corps devant chaque buste.

La sculpture, un médium longtemps verrouillé

Parmi les disciplines artistiques, la sculpture a sans doute été l’une des plus hermétiquement closes aux femmes pendant des décennies. Les ateliers étaient masculins, l’accès aux modèles vivants souvent refusé aux femmes, les commandes publiques réservées aux artistes reconnus par l’Académie, elle-même très largement masculine. Celles qui parvenaient à s’imposer le faisaient souvent malgré des conditions matérielles défavorables, ou grâce à des réseaux familiaux qui leur ouvraient des portes réservées par défaut aux hommes.

Ce contexte historique, que « Visionnaires » évoque sans en faire une démonstration didactique, permet de mesurer ce que représentait, pour ces femmes, le fait de sculpter. Ce n’était pas seulement un choix artistique : c’était une résistance à un ordre établi. Prune Nourry capte cette dimension dans ses bustes sans tomber dans la posture du manifeste. L’exposition parle d’art avant de parler de politique. Et c’est précisément pour cela qu’elle convainc.

Art Basel Paris comme caisse de résonance

« Visionnaires » s’inscrit dans la programmation off-site d’Art Basel Paris, la foire d’art contemporain installée au Grand Palais, qui irradie chaque automne une constellation de lieux culturels parisiens. Autour du Grand Palais, le Musée d’Orsay, le Palais de Tokyo ou le Palais d’Iéna accueillent eux aussi des projets liés à la foire, transformant Paris en une ville-galerie pendant quelques semaines. Rattacher « Visionnaires » à cet ensemble lui confère une visibilité supplémentaire, sans que l’exposition en ait besoin pour exister.

La gratuité reste son argument le plus immédiatement attractif. On entre au Petit Palais sans billet, on traverse les collections permanentes, elles aussi gratuites, et on se retrouve face à ces dix-huit visages ressuscités. Pour un lecteur parisien qui cherche une sortie culturelle de qualité sans contrainte de réservation, c’est une proposition directe. L’exposition court jusqu’au 24 janvier 2027, ce qui laisse plusieurs mois pour la découvrir. Mais les premières semaines, dans l’effervescence d’Art Basel, restent le moment le plus dense pour en mesurer la portée.

Informations pratiques

L‘exposition « Visionnaires » de Prune Nourry est présentée au Petit Palais (avenue Winston-Churchill, Paris 8e) du 20 octobre 2026 au 24 janvier 2027. Entrée gratuite. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le vendredi jusqu’à 21h. Accès par le métro ligne 1 ou 13, station Champs-Élysées-Clemenceau.

Pour les visiteurs qui souhaiteraient prolonger la sortie, le Petit Palais donne directement sur les Champs-Élysées et le Grand Palais, où se tient Art Basel Paris. Le quartier se prête à une après-midi complète entre art, promenade et découvertes.

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